Ce rêve, ça fait 5 ans qu’il germe au fond de moi et autant vous dire qu’à 1 semaine avant le départ, la pression est à son maximum. Ce n’est pourtant qu’une course, mais je l’attends tellement que j’ai à cœur que tout ce passe bien et pour ça il faut que je dorme beaucoup la dernière semaine pour arriver le jour de la course sans déficit de sommeil. A force de me mettre la pression sur mon sommeil, je produis l’effet inverse et je passe plutôt des nuits agitées à vouloir absolument dormir.
Le jour du départ arrive enfin, tout comme mes Parents. Cette fois Elodie ne sera plus toute seule mais sera accompagnée de mes Parents pour me suivre sur le parcours. Dans l’après midi, j’essaye de faire une sieste mais le seul qui arrive à dormir sur les 4, c’est mon père, il faut dire qu’il a de l’entrainement, c’est un ultra-dormeur, il peut dormir sur commande. J’en aurais bien besoin de sa capacité à s’endormir aussi facilement mais à 4 h du départ, je suis une vraie pile électrique.
A 1 heure du départ, l’ambiance est énorme sur la place de l’église. Ca parle toutes les langues, c’est impressionnant de voir tous ces gens d’horizon différent.
C’est drôle, on attend se moment depuis longtemps mais on tarde toujours à aller dans le sas de départ. Je ne fais pas le fier, je suis au milieu de coureurs bien affutés, devant il y a tous les champion internationaux du milieu de l’ultra trail, je ne les citerais pas car il y en a une bonne cinquantaine. Un court instant, j’ai l’impression de ne pas être à ma place et puis quand vient la musique de Vangelis, je me rends compte que cette fois je ne suis pas dans un rêve je suis au départ de l’UTMB.
Le début est très roulant jusqu’au Houches (km 8) puis vient le 1er col qui permet d’étirer le peloton. Ce n’est qu’aux 10e kilomètres que mon esprit se libère, le stress du départ est enfin redescendu, je profite enfin de la course. Au col de Voze (km 15), la vue est magnifique sur les glaciers et le dôme du Goûté qui se coloris de rose avec le couché du soleil. J’ai le sourire jusqu’aux oreilles, je n’échangerais ma place pour rien au monde.
La descente sur St Gervais se fait sur la retenue pour ne pas griller trop tôt mon capital cuisse. C’est vraiment frustrant de devoir se retenir alors qu’on a qu’une envie c’est de dévaler cette pente à toute allure. Plus la nuit approche, plus les nuages s’amoncelles sur les sommets, je commence à craindre une nuit très froide sur les hauteurs.
A St Gervais (km 21), le ravitaillement ressemble plus à un énorme buffet, je ne sais plus où donner de la tête et finalement j’opte pour du salé. Dans le village, j’en profite pour saluer mes Parents et embrasser ma Puce.
Ca y est la nuit est tombée, les frontales sont vissées sur la tête et notre regard se portera plus que sur nos pieds pour une dizaine d’heures. Le sentier qui longe la rivière jusqu’au Contamine est une succession de petites bosses, je double du monde qui commence déjà à être dans le rouge (au km 30 ce n’est pas réjouissant). De mon coté, je suis vraiment bien, ni trop chaud ni trop froid, j’ai toujours gardé mon t-shirt manche courte et mon cuissard.
Ce n’est qu’au ravitaillement des Contamines (km 31) que je me changerai en habit de nuit. J’arrive sur les lieux où m’attend Elodie, elle a tout préparé c’est presque trop facile de courir ! Je me change, je passe un t-shirt manche longue et un collant. J’espère que là haut à 2500 m d’altitude, il n’y fait pas trop froid. C’était l’équipement que j’avais mis au Grand Raid des Pyrénées et ça s’était bien passé.
Le passage à Notre Dame de la Gorge (km 35) est grandiose, une file ininterrompu de spectateurs portent un flambeau sur le bord du chemin qui monte sur le col du Bonhomme, ce passage restera gravé dans ma mémoire pour un moment. On rentre dans le vif du sujet, ce col fait parti des gros calibres avec une montée de 1200 m de D+ et une arrivée vers les 2500m, là où on commence à avoir les poumons qui chatouillent.
J’avale gloutonnement tout ce qui me passe sous la main sur le ravitaillement de la Balme (km 39). Les bénévoles sont emmitouflés dans leur grosse parka quand nous nous courons en t-shirt, je n’avais pas réalisé le froid qu’il faisait et j’ai pris la décision de continuer comme ça. Je le payerai cash au petit matin mais à ce moment là ma boule de cristal de m’avait rien dit. Vers les 2000 m nous atteignons les nuages, nous ne voyons plus rien, la seule visibilité, c’est le caillou qui se trouve à 1.50 m de nous. Je reste très concentré sur le sentier et les rubalises pour ne pas trop m’écarter mais la progression se fait moins vite que prévu. Arrivé vers le col (km 44), ça devient très pénible d’être dans ce brouillard, quand je pense à ces Bisounours qui vivaient dans les nuages et ça paraissait le paradis, pour moi c’est plutôt l’enfer. Pour rajouter un peu de difficultés, le vent du Nord et un petit crachin que seuls les bretons savent bien les faire vont nous accompagner tout le long de la nuit. C’est super ! J’avais peur que 166 km soit trop facile, là au moins ça rajoute un peu de piment (c’est de l’humour bien sur !).
La descente sur les Chapieux se fait sans problème, plus nous descendons plus les températures remontent. Vers les 1800 m, enfin nous laissons les nuages et la visibilité est un peu meilleure. J’en profite pour accélérer et essayer de tenir mes délais.
Au Chapieux (km 50), mon assistance de choc est là avec le sourire, Je profite de cet instant pour avaler 2 bols de soupes et des bananes, cela me donnera des forces pour la suite.
Les 50 premiers kilomètres se sont bien passés, mis à part ce passage dans les nuages. J’ai espoir qu’au col de la Seigne, ça sera différent, comme on bascule sur l’Italie, il doit il faire plus beau, c’est bien connu ! Arghhhh, toujours vers les 1800 m c’est la purée de petit pois qui nous attend mais version mister freeze. Je sentais bien le froid, mais têtu comme je suis ou peut être très con, je n’ai pas voulu mettre mon coupe vent. C’est vrai que perdre 5 min sur une course de 30 h ça ne vaut pas le coup ! (quand je vous dit que je peux être très bête !). Je monte à bonne allure, jusqu’à enfin arriver au sommet du col (km 61) où cette fois les bénévoles nous attendent avec la parka + le gros duvet sur les épaules. Dans ma tête, je me dis qu’il doit bien y faire froid. En effet, ils nous annoncent 5°C ressenti -1°C. Y’a 10 jours, on crevait de chaud avec des températures de 40°C et maintenant on tutoie le négatif, il faut que le corps soit solide. Je ne m’attarde pas sur le col, tellement pressé et qu’on n’y voyait pas à 1 m, le groupe avec qui j’étais se trompe de sentier. Le sentier que l’on croyait être était en réalité le début d’un ruisseau, heureusement l’erreur a vite était réparé. J’ai beau descendre, j’ai toujours cette sensation de froid.
Arrivé au ravitaillement du Lac Combal (km 65), je grelote, je n’arrive pas à me réchauffer, j’ai beau boire 2 soupes, ce n’est pas la grande forme. Cette fois, j’enfile vite mon coupe vent et repars de suite. Petit à petit la chaleur corporelle remonte un peu et lorsque j’attaque la montée à l’Arrête Mont Favre, je suis contraint à la quitter tellement j’ai chaud. La montée se fait dans de bonne condition, les nuages ont décidé de nous laisser tranquille. Je m’alimente toujours, les gels passent plutôt bien. A ce moment là, j’avais 30 min de retard sur mon temps à cause de la mauvaise visibilité dans la descente du col de la seigne, rien de bien méchant.
Au col Chécrouit (km 73), j’aperçois les lumières de Courmayeur, je pense que la descente va être assez simple, d’après le parcours de l’année dernière et mes repérages de cet été, la descente se fait sur une piste forestière bien carrossable. D’habitude j’aime bien les surprises, mais là la surprise du chef c’est une descente droit dans la pente, sur un sentier tout en dévers. Je m’aide des arbres pour me freiner dans cette descente infernale. J’y perds la moitié des cuisses et 1 ongle, elle m’aura laissé des traces, je n’ai qu’un mot à dire, celui qui a fait le tracé est un psychopathe !!!!!
Après une pause d’1/4 heure, je repars sur les chemins, le jour se lève enfin et je vais pouvoir admirer les paysages. La montée sur Bertone est très raide mais je la monte à allure régulière. Au refuge Bertone (km 82), je ne suis pas très en forme, je suis un peu barbouillé, mon estomac a enclenché la touche Eject. Pour ne rien arranger, dans le val ferret, il y a un vent du nord qui nous gélifie sur place, au soleil il n’y a pas de souci par contre à l’ombre c’est la chambre froide. Je continu en courant sur 4 km et puis vlan revoilà des crampes d’estomac qui m’obligent à alterner marche et course, décidément mon ventre m’en veut de l’avoir laissé en plein froid pendant la nuit.
Arrivé au refuge Bonatti (km 90), je file vite au WC et essaye de manger un morceau pour reprendre des forces mais y’a rien à faire.
Je repars tranquillement espérant que ça va passer, heureusement sur cette portion, le parcours est très agréable avec une vue imprenable sur les Grandes Jorasses et le Mont Dolent. Au loin, j’aperçois le grand col Ferret qui est pris dans les nuages mais avant de le grimper, nous redescendons sur Arnuva (km 94).
La 1er moitié de la montée se fait à l’abri du vent, je monte sans trop de problème, la suite sera bien plus difficile. L’autre moitié se fera dans les nuages avec beaucoup de vent, je reprends froid au point de trembler, je m’arrête pour enfiler mon coupe vent et mes gants, au bout de 10 min, j’arrive enfin à me réchauffer. Au grand col Ferret (km 99), je ne m’attarde pas et redescend le plus vite possible sur la Suisse pour quitter ces satanés nuages. Je ne suis vraiment pas bien, j’ai les jambes en coton et toujours des crampes d’estomac. Avant d’arriver à la Fouly, enfin le soleil qui brille, j’en profite pour quitter mon coupe vent et mettre un t-shirt sec.
A champex (km 123), j’ai qu’une envie c’est de tout arrêter et d’aller dormir, c’est la première fois que ça m’arrive se genre de chose mais j’étais épuisé ! Pour me remonter le moral, Elodie et mes Parents m’accompagnent sur quelques mètres, dans ma tête je me dis qu’il ne reste plus que 42 km et 2500 m de D+, c’est bien là le problème ce sont ces 2500 m de D+ qui me font peur, je ne sais pas si j’aurais l’énergie pour les grimper.
Sur le chemin, je récupère un compagnon de course qui se trouve dans la même galère que moi, nous faisons un bout de chemin ensemble en s’auto motivant et puis au pied de la montée de Bovine, il n’en peut plus, il s’arrête pour dormir un moment (je le retrouverais sur la fin du parcours). Dans la montée de Bovine, je rattrape un coureur qui n’a pas l’air d’être au mieux lui aussi, je discute un moment avec lui et j’appends que c’est Mohamad Ahansal, un coureur marocain qui a gagné plusieurs fois le marathon des sables, autant dire que c’est un crack. Je suis impressionné par ce coureur, d’ordinaire lorsque ces gens ne jouent plus la gagne, ils abandonnent alors que lui voulais aller au bout de cette aventure même si cette fois il n’était pas dans les 10 premiers.
La montée de bovine est une succession de gros bloc à enjamber, je n’avance plus, je perds énormément de temps mais physiquement je suis au max. J’essaye de rattraper un peu de temps dans la descente sur Trient, j’arrive à bien descendre mais sur la fin j’ai les jambes en feu. Je n’en peux plus.
Dans ces moment là, de forte fatigue, ce qui vous rend le plus heureux c’est quand on retrouve ceux qu’on aime. Ils sont là. Ils m’attendent, ils marchent avec moi jusqu’au ravitaillement. C’est merveilleux. Le temps d’un instant, toutes les douleurs et la fatigue disparaissent.
A la frontière Franco suisse (km 145), la nuit commence à tomber, mon ombre disparaît petit à petit, c’est reparti pour une 2e nuit. Me revoilà plongé dans l’obscurité avec comme seule lumière ma frontale. Pendant ces moments de solitude et de grosse fatigue, la réflexion : A quoi je sers ? Cette satanée question métaphysique revient sans cesse. Je passe mon énergie à courir autour d’une montagne, à rivaliser avec de lourdes et intrépides aiguilles, quand les trois quart de l’humanité lutte pour se nourrir, avoir le droit de s’exprimer ou de vivre en paix. Peut être que je ne sers à rien. Et pour la première fois de ma vie, cette pensée me ravit. Aujourd’hui est à toi, profites-en.
A Vallorcine (km 148), je sais que maintenant quoi qu’il arrive j’arriverais au bout de mon rêve. Je ne m’attarde pas longtemps même si je voudrais rester plus longtemps avec Elodie. Je repars pour la dernière montée de la journée qui s’avère êtres très (trop) longue pour mon état physique actuel. Tous les 20 m je m’arrête, je me fais doubler par paquet de 3 coureurs qui m’encouragent à les suivre. Le mental le voudrait mais le physique est à plat, plus de batterie. Quand je regarde ma montre, j’ai l’impression d’être passé dans un trou temporelle, je pensais que ça ne faisait qu’une heure que je grimpais alors qu’en réalité ça faisait déjà 2h15 !
Je bascule enfin sur la vallée de Chamonix, je ne tiens plus sur mes jambes, à chaque caillou, je butte dessus et ce sont mes bâtons qui me retiennent d’une chute certaine. Dans la descente, je rattrape un coureur avec qui nous terminerons la course ensemble. Nous voyons enfin le bout du tunnel, les lumières de Chamonix nous sortent de notre trip de 31 h autour de ce Mont-Blanc, je retrouve un semblant d’énergie pour finir en courant. A l’approche de l’arche d’arrivée, je retrouve ceux que j’aime, je suis l’homme le plus heureux, j’en ai la tête qui tourne, je suis dans un autre monde, dans mon monde à moi, j’ai des milliards d’image qui défilent devant les yeux, je n’ai qu’un souhait, c’est que ce moment ne se termine jamais !
Pour ceux qui aiment les chiffres :
Course de 166 km
Dénivelé cumulé positif de 9500 m
Temps de course 31 h 32 min
Classement : 115e sur 2400 partants (1350 arrivants)
Calorie perdu sur la course : 14 500 cals
Poids perdu sur la course : 2.6 kg
Tendinite à chaque genou
5 ongles de pied perdus dans la bataille
Alimentation pendant la course : 17 gels, 10 bols de soupe de pates, 100 g de taboulé, 6 à 8 bananes, 3 barres de céréale, une dizaine de tranche de saucisson, 10 L de boisson énergétique, 2 L d’eau et 2 L de Coca

3 commentaires:
Et moi, je n'avais pas envie que le récit de ta course s'arrête ^^.
Merci pour les chiffres.
C'est sûr que t'as le temps de t'en poser des questions pendant 30 heures de course!
Nous n'avions encore rien mis, mais nous aussi nous garderons des souvenirs de joie pour le départ, d'anxiété courant la course et surtout de fierté à l'arrivée. Tu es notre CHAMPION. De notre côté aussi, cela n'a pas toujours été tout rose, les virages étaient difficiles parfois.... "Pétrus" en gardera peut-être lui aussi un souvenir... Nous sommes prêts pour un autre tour.
hello Antoine...
Un petit post pour prendre des nouvelles et savoir comment on reprend les choses en mains aprés un UTMB...
-Cyr-(du CRRA)
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